Bon, puisque c’est une requête furtivienne que de se lâcher et faire dans le pathos…
Il y a longtemps, en 77/82, j’étais étudiant, en khâgne/ hypokhâgne, puis des choses plus sérieuses.
J’étais à la campagne, à l’époque. Les études , c’était en ville. Petits moyens paternels. Le choix se porte sur un étrange médecin, ORL à la retraite depuis longtemps ( 82 ans quand je l’ai connu, 88 quand je l’ai « quitté »). Presque plus de famille, ou des gens qui l’avaient abandonné. Un immense appartement, y compris son cabinet, à la bibliothèque tapissée de Vidal et d’autres livres (il était assez lettré).
Il le louait ,chambre par chambre, à des étudiants, pour pouvoir le garder et aller au bout chez lui.
Il fumait 1 paquet de Gitanes sans filtre depuis l’âge de 17 ans. Il en avait 85, était toujours vivant.
Il crachait ses bronches toute la journée, mais était là, près du poéle.C'EST LÀ QUE J'AI COMMENCE è FUMER ET à BOIRE & à
J’avais hérité du cabinet médical. Je me fadais Spinoza sous des traités relatifs à l’oreille interne.
D’ailleurs c’est ça la littérature de Céline. On croit l’entendre, sous cette typo, dire « prenez ça dans les dents »…
Maille à l’endroit, maille à l’envers. Braille à l’endroit, braille à l’envers.
De mon père , ex. prof. De lettres classiques dans la première partie de sa vie, je dois le tic de sentir les livres.
Ce vieux Céline sent. Le papier moisi, travaillé . Les encres oubliées.
Littérairement, il m’est arrivé de lire de bons techniciens, des artistes . Mais aujourd’hui, lire et sentir un Echenoz aux éditions de Minuit, ou un Yann Moix chez Grasset, ça ne sent presque rien. Comme un 10/18, un poche. Stérile.
C’est pour cela que la littérature numérique me parait être unijambiste.
Plus d’objet, plus d’odeur.
Quand on écrit, c’est pire.
Faire des copies d’écrans pour ses enfants/ petits enfants ?
Imprimer un article sur Avox, Ring ou ailleurs ?
Non, c’est plus ça.
Le livre doit être un objet, il doit être tâché (vin, moustique écrasé, etc), il doit décrépir un peu, comme nous. Puisqu’il parle de nous, les hommes.
Bon enfin, je m’emporte un peu, sans doute.
Et donc, dans les effluves de tabac froid, j’ai passé quelques années chez ce vieux doc. On discutait choux et raves au petit déjeuner.
Quand je suis parti, et vu que j’étais lettreux, il m’a dit:
« Je vais partir bientôt, mes filles sont des connes: elles ne lisent pas. Prenez ça, je sais que ça servira et que vous en prendrez soin ».
C’était un exemplaire du tirage original numéroté, sur papier vélin, du « Voyage ».
Ce doc. avait connu et sympathisé avec Céline. « Un bon confrère », disait-il.
Je l’ai toujours, naturellement.
Il m’accompagnera jusqu’au bout de ma nuit à moi.
C’est sur ces pages jaunes et moisies (il partait déjà en morceau, alors maintenant..), que j’ai pris le coup de poing du Dr Destouches, l’envie d’écrire et en même temps l’écœurement de ne jamais arriver à écrire comme ça. L’envie de ne plus toucher à un stylo.
Voilà, Furtif, t’avais dit « avec les tripes ». J’ai bon?